Quelques mois après les débuts du Forum du Bégaiement, nous avons eu le plaisir d’accueillir des orthophonistes en devenir, sollicitant dans le cadre de leurs études, la contribution de personnes qui bégaient à la conception de leurs mémoires de recherches.

Dans un premier temps et pendant longtemps, j’ai observé ces appels à témoins d’un œil un peu perplexe, qui, j’ose le croire avec le recul, traduisait une forme de crainte ou le sempiternel déni du bégaiement qui me caractérisait et me caractérise encore par moments. Je ne pouvais pas me présenter en une sorte témoin officiel ou de représentant parmi tant d’autres de ceux qui bégaient. Pourquoi moi d’abord ? Quelle légitimité par rapport à d’autres qui souffrent davantage ou qui sont plus “méritants” plus que moi ?

Au fur et à mesure de mon évolution personnelle, j’ai réussi à relativiser l’importance de ces questions que je me posais (à défaut de pouvoir vraiment y répondre), au profit de la notion d’aide que je pouvais malgré tout apporter à ces futurs professionnels et de service que je pouvais leur rendre.

Je suis quasi certain que ma rééducation a contribué à ne considérer que cet aspect aux dépends de mes interrogations. En séance et lors de manifestations comme les journées mondiales du bégaiement chaque octobre ou de réunions d’informations, j’ai pris la pleine mesure du dévouement professionnel humain et sincère de pas mal d’orthophonistes qui connaissent le bégaiement, auprès des personnes qui en souffrent, pour les personnes qui en souffrent.

Comment alors ne pas être un tant soit peu sensibilisé aux appels à témoins que lancent les étudiants en orthophonie ?

Lorsqu’on les rencontre, le plus souvent dans un cadre très convivial, ils ou elles savent mettre à l’aise, chacun à leur manière. Ils ou elles savent aussi valoriser, accorder toute l’attention et l’importance aux messages qu’on leur passe, sans juger de quoique ce soit. On est un peu la V.I.P. du moment. Il se crée très rapidement une relation de confiance à tel point qu’il devient trop facile de trop en dire, de sortir du thème fixé par le mémoire de recherche ! C’est un risque, que je m’efforce de maitriser. Le bégaiement tisse une telle toile sur le vécu que chaque maille renvoie à une autre, chaque évocation rappelle un événement capital, une anecdote déterminante dans le parcours, avec lui ou malgré lui, selon les appréciations subjectives.

Les questions qu’ils ou elles posent engendrent parfois de nouvelles réflexions, de nouvelles prises de conscience sur soi-même : des certitudes qu’on croyait acquises se relativisent, d’autres se révèlent, se mettent en évidence…

Je ne suis pas loin de penser que de telles collaborations peuvent s’inscrire dans une démarche thérapeutique, sans commune mesure évidemment avec les séances de rééducation, les stages ou les self-help, du fait entre autres de leur caractère ponctuel. Parler de son bégaiement, de ce qu’il a engendré, à des personnes forcément très intéressées, qui arrivent à en tirer des bénéfices, c’est faire un pas supplémentaire vers la destruction d’un tabou devenu envahissant ou en train de le devenir. C’est aussi se donner la sensation de contribuer à la connaissance au profit des autres, praticiens comme patients, d’apporter une petite pierre à l’édifice. Il y a une certaine satisfaction à instrumentaliser de manière positive ce qui peut tant détruire.

C’est ce que j’ai ressenti à chaque fois que je me suis prêté à cet exercice depuis deux ans environ. J’en suis à chaque fois ressorti plus ému que je ne voulais (me) l’admettre, avec de nouvelles motivations.

Sur le Forum du Bégaiement, certaines personnes qui bégaient ont exprimé une certaine lassitude face au manque de retour sur l’investissement qu’a représenté pour elles la réponse à ces appels à témoins. Remettons les choses à leur place, à leur juste valeur. Si venir en aide à un(e) étudiant(e) en orthophonie qui s’intéresse au bégaiement représente un quelconque effort, il me parait raisonnable d’attendre de se sentir prêt. J’ai eu vent au maximum de deux mauvaises expériences de manque de respect entre étudiant et “cobaye” mais sans vraiment connaitre le fond et fin mot des histoires… Deux ne signifient pas qu’il n’y en a pas eu plus, mais deux ne permettent pas davantage d’en faire une généralité.

Personnellement je considère la participation à des mémoires d’orthophonie comme un enrichissement mutuel. Sans vouloir entrer dans la bien pensance ou la démagogie hypocrite de bas-étage, on nous donne l’occasion de donner pour que d’autres puissent recevoir. On nous donne l’occasion de rendre service en informant, en partageant nos expériences, sans contrepartie bassement matérielle de part ou d’autre. Doit-on espérer, en fin de rencontre, en fin de correspondance, autre chose que les remerciements, autre chose qu’une éventuelle invitation à la soutenance ? Le jour où je réponds oui sera le jour où j’arrêterai de vouloir aider…