Quand on suit la communication sur le bégaiement depuis des années, on sait que pour des raisons purement théoriques, donner la parole aux psychologues pour en expliquer les causes est un exercice qui peut être tentant mais très risqué, car souvent décevant. Le petit diable sur mon épaule gauche (juste en dessous de l’hémisphère du langage lésé) me fait écrire qu’il en est parfois de même avec certains orthophonistes et animateurs de stages plus ou moins inspirés…

Un rédacteur africain vient de tomber dans le panneau, ou alors, au contraire, il parvient à ridiculiser la psychologue qu’il a interviewée en contre-balançant des vérités scientifiques, certes un peu résumées à la va-vite. Mon sentiment est un peu partagé.

S’il omet de parler des gènes responsables, il a sollicité l’avis de la Stuttering Foundation of America (ou du moins lu leur site) sur le terrain génétique prépondérant. Ce à quoi la psychologue Pauline Orji répond :

Ce n’est pas dans tous les cas que le bégaiement est héréditaire. Par exemple, si un père ou une mère bégaie, ceci peut se transférer au bébé durant la grossesse, en se développant directement dans son inconscient. Dans ce cas, c’est héréditaire.

Une conception bien personnelle de l’hérédité, tout comme le parait sa conception de la neurologie et des conséquences du bégaiement sur les personnes qui en souffrent :

Ils ont une tendance à devenir violents parce qu’ils ne peuvent pas exprimer leur point de vue. Il finissent par développer des pulsions immorales parce qu’ils ne peuvent pas s’exprimer verbalement. Lorsqu’on s’exprime verbalement, la partie du cerveau qui contrôle l’activité est vide. Mais quand on ne peut pas s’exprimer, quand on ne peut pas dire ce qu’on veut, cette partie est pleine (NDCédriblog : d’activité j’imagine). C’est quand ce phénomène se produit que les personnes souffrantes développent des pulsions immorales, des pensées négatives qui se traduisent par un comportement inacceptable.

Dans la forme, ce pseudo portrait robot psychologique relève de la caricature à la limite de l’intolérable. On en arriverait presque à penser que les personnes qui bégaient remplissent les unités psychiatriques ou carrément pénitentiaires. Pour le fond, s’il s’agit d’une explication osée de l’hyper compensation dans l’hémisphère droit, l’article compense lui aussi, en renvoyant au Docteur Martin Sommer, suggérant la découverte de la déconnexion dans l’hémisphère gauche et un lien :

Ils ont découvert que chez les patients qui bégaient, la texture fibreuse dans une région de l’hémisphère gauche est totalement différente de celle des personnes qui ne bégaient pas. Dans cette région se voit connectées de nombreuses parties du cerveau qui gèrent l’articulation et l’intention de parler.

La théorie est que cette anomalie perturbe la transmission du signal ainsi que le rythme de la parole. L’hémisphère droit du cerveau surcompense, ce qui cause le bégaiement.

Je dois avouer au passage, que lorsque j’ai vu écrit le nom du Docteur Sommer, j’ai immédiatement pensé à sa découverte sur l’intégration auditive moteur déplacée dans l’hémisphère droit, rendue publique voici quelques jours. L’auteur serait donc resté sur des données scientifiques d’il y a dix ans.

Son article n’est pas plus exempté d’éternels amalgames fort dommageables entre bégaiement et accidents de parole qui n’ont rien à voir, que peut rencontrer n’importe qui selon des situations :

Nous avons tous les capacités pour bégayer si on nous pousse à bout. Ceci peut se produire durant un interrogatoire générateur de stress, ou lorsqu’on est pris dans une situation compromettante.

En sus, pour replonger dans le lien casse-gueule entre le stress et le bégaiement, on ne fait pas mieux. Retranscrits (et traduits) tels que ci après, ils nous octroient un aller direct dans les abysses, confondant grossièrement causes du bégaiement et influences passagères sur la parole ou sur l’intensité apparente du bégaiement

La cause majeure du bégaiement est la peur. La honte ou le manque d’affirmation peut aussi en être responsable.

Quid de tous ces gens qui redoutent les interrogatoires, les situations compromettantes, qui ne sont pas affirmés, qui ont honte de quelque chose les concernant, et qui pourtant ne souffriront jamais de bégaiement au sens propre ?

Il faut néanmoins admettre que des personnes qui bégaient peuvent se reconnaitre dans cette affirmation prêtée à la psychologue, ou même se laisser convaincre. Le Forum du Bégaiement comprend quelques discussions dans ce sens. Il ne faut pas non plus négliger que certains thérapeutes, parfois faute d’informations concrètes, fondent leur discours sur le ressenti des personnes qui bégaient dont ils s’occupent ou qu’ils côtoient, ressenti dont la validité objective dépend beaucoup du degré de recul sur la souffrance.

D’ailleurs sur un plan thérapeutique, Pauline Orji a quelques solutions à proposer comme le maintient du contact visuel pour des raisons obscures de conscience et d’inconscience, la diminution des peurs en parlant à la personne qui bégaie avec des phrases courtes et douces. Elle assure ainsi la fluidité quelques soient les propos de son interlocuteur. A se demander un peu si elle parle des enfants ou des adultes…

Sans les propos de la psychologue qui en ont plombé l’approche, nous avions un article qui mêlait un ensemble de données et de faits glanés un peu partout sans être réellement approfondies, certes, mais qui avait sans doute le mérite de les faire connaitre à un lecteur lambda. Cet auteur ne pouvait-il pas accorder de la place à des propos rapportés d’autres interlocuteurs que cette psychologue ? Devrais-je écrire “d’autres spécialistes” ?